Embarrassé par la découverte
sur son sol d'un nouveau virus qui met la planète au bord d'une
pandémie, le Mexique tente de se débarrasser de l'encombrante étiquette
de «foyer» de la grippe A. Pour se départir de leur éventuelle
responsabilité dans la propagation du virus rebaptisé A-H1N1, les
autorités mexicaines tentent, en vain jusqu'à présent, d'en identifier
l'origine.
Une hypothèse revient avec insistance. Il s'agit d'une ferme
d'élevage de 40 000 porcs et 500 000 porcelets située dans l'Etat de
Veracruz (est), propriété de Smithfield, une multinationale américaine
dont les pratiques en matière d'hygiène sont décriées depuis belle
lurette. En mars, dans le village de La Gloria, voisin de
l'exploitation, une étrange épidémie de maladies respiratoires a touché
plus de 500 personnes sur les 3 000 qui peuplent le lieu.
Les habitants n'ont pas l'ombre d'un doute sur la cause du mal qui
les afflige : les carcasses des porcs sacrifiés, qui s'oxydent à l'air
libre dans des lagunes pestilentielles, d'où partent des nuées de
mouches transportées jusqu'à La Gloria par un vent omniprésent. Deux
bébés sont morts, l'un à la mi-mars, l'autre à la mi-avril, de pseudo
«pneumonies». Le prestigieux organisme américain de conseil en
biovigilance, Veratect, qui traque l'apparition d'épidémies sur toute
la planète, affirme sur son site Internet qu'il avait détecté, dès le
30 mars, une explosion de maladies respiratoires inhabituelles au
Mexique, et qu'il avait donné l'alerte auprès de l'OMS dès le 6 avril.
A cette époque, les autorités de l'Etat de Veracruz s'efforçaient de
minimiser l'ampleur de l'épidémie, décrite comme «une bête grippe».
C'est beaucoup plus tard, le 26 avril, qu'on apprend que le premier cas
de personne infectée par le A-H1N1 au Mexique est un enfant de 4 ans,
tombé malade le 20 mars mais aujourd'hui guéri, et non pas une femme
décédée à Oaxaca (sud) le 13 avril, comme l'avait jusqu'alors laissé
croire le gouvernement. L'enfant est originaire de La Gloria.
Eurasiatique. «Nous n'écartons pas l'hypothèse que La Gloria soit un foyer»,
affirme aujourd'hui Miguel Angel Lezana, directeur du Centre national
de surveillance épidémiologique, alors que le ministre mexicain de la
Santé s'est évertué à nier cette éventualité au cours des derniers
jours. Mais la piste est presque trop parfaite : s'il a pu naître dans
ce village, «il est hautement improbable que le virus provienne des porcs locaux»,
ajoute Lezana. D'abord, parce que le segment du virus qui correspond au
porc (on sait qu'il s'agit d'un virus qui comprend trois parties :
aviaire, porcine et humaine) est d'origine eurasiatique. Il est donc
douteux qu'il ait été transmis par des porcs mexicains. Ensuite, au
Mexique comme ailleurs, les spécialistes s'échinent à expliquer que,
malgré son appellation de «grippe porcine», la contagion se produit
d'humain à humain, et rien n'indique jusqu'à présent que le virus a été
transmis par un porc. La mutation a pu s'effectuer chez l'homme.
Un mal étrange. Il y a un homme, en particulier,
qui intéresse les autorités mexicaines. Originaire du Bangladesh, il
vivait depuis six mois à Mexico, où il travaillait comme vendeur
ambulant. L'homme est évoqué au passé, car il figure sur la liste des
huit morts officiellement attribuées au A-H1N1 au Mexique. Peu avant de
tomber malade, il avait retrouvé son frère à Mérida, dans le sud du
pays. Ce dernier était alors atteint d'un mal étrange, mais il a quitté
le pays avant que son frère ne présente les symptômes du fameux virus.
Les autorités mexicaines tentent de retrouver sa trace via leurs
services consulaires. «Il est possible que ce virus ait circulé dans d'autres régions du monde et ait tué des gens auparavant», explique le docteur Lezana, avant d'ajouter qu'«on ne peut blâmer un pays, ou ses autorités, pour un réassortiment de gènes débouchant sur un virus mortel».
La piste des mystérieux Bangladais servirait-elle à détourner
l'attention des éventuelles défaillances des autorités sanitaires
mexicaines ?
Article de libération du 3 mai 2009